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Distributeurs de tampons « gratuits », un progrès ou un pas en arrière pour les femmes?

Pratiques originelles

Alors que divers cantons Suisses, prenant le pas sur des initiatives étrangères, se préparent à distribuer des protections mentruelles jetables « gratuites » dans les écoles, on peut se demander comment les femmes vivaient leurs règles avant Procter & Gamble (propriétaire de Tampax et de Always, leader sur le marché des « assistances » jetables). On a retrouvé la trace de quelques objets : des protections internes (tampons en papyrus,…) et externes, en tissu, des chiffons ou des serviettes lavables comme on en refait aujourd’hui.

Mais qu’en est-il d’une pratique qui ne laisse pas de traces ?

En effet, tout me porte à croire que la majorité des femmes pratiquaient la continence menstruelle, sans forcément lui donner un nom.

J’adorerais pouvoir présenter les règles naturelles, ou flux instinctif, comme une méthode ancestrale, documentée dans un vieux livre chinois, sur des hiéroglyphes ou sur des tabelles gravées en cunéiforme, pourtant, il existe de grandes lacunes concernant ce sujet qui concerne pourtant 50% de la population mondiale depuis toujours.

Le free-flow, le flux instinctif libre, la continence menstruelle, on n’a pas vraiment de mot et on en invente aujourd’hui, tant l’histoire de la menstruation est inexistante, tant l’industrie et l’uniformisation des usages nous ont fait oublier nos pratiques anciennes.

Le tabou des règles étant sans âges et les évolutions féministes étant récentes, il est peu probable que l’on trouve des récits anciens sur la vie intime des femmes. Des interdits (d’aller aux lieux de culture, de rencontrer des hommes,…) on en trouve en revanche beaucoup.

Sur internet, on peut lire ça et là qu’avant, les femmes utilisaient des chiffons ou autres matières absorbantes pendant leurs règles, et que les plus pauvres « laissaient couler le sang entre leurs jambes ». Pour moi, il s’agit là d’une vision un peu dramatique et d’une déformation des règles naturelles. C’est un peu comme si on était si habituées aux Tampax (créés vers 1929, bientôt 100 ans!) qu’on ne peut imaginer vivre ses règles de manière propre et détendue sans ces assistances industrielles. Et pourtant, depuis les centaines de milliers d’années que les femmes humaines existent, elles doivent bien avoir de meilleures solutions que de laisser leur sang couler sur leurs jambes (encore plus lorsque les humains avaient encore des prédateurs). Pour moi, avec ou sans chiffons pour éponger une partie, les femmes devaient certainement évacuer le sang aux toilettes ou ailleurs, puis se nettoyer directement, tout simplement, car c’est plus propre, plus pratique (moins de travail de nettoyage, et sans machines) et car le corps en est capable (à moins qu’elles ne soient contraintes de travailler non stop aux champs ou à l’usine, ce qui oblige à s’insérer des éponges, de la laine ou autre pour tenir le coup).

Où sont les récits et les tableaux montrantle les pratiques menstruelles de nos ancêtres ? Les écrits et les tableaux, peints et écrits par des hommes dans la majorité des cas, ont souvent raconté des guerres, des exploits masculins, ou des sacrifices de femmes, mais peu la vie quotidienne, encore moins celle des femmes, encore moins ce qui touche au sang des règles. Y aurait-t-il d’anciens recueils médicaux décrivant des méthodes ou des pratiques menstruelles (écrivez-moi un message si vous en connaissez svp !) ? Ou est-ce simplement la tradition orale, de mère en fille, de femme en femme, qui a apporté les outils nécessaires aux femmes pour pouvoir vivre leurs journées de règles ?

Je pencherais pour cette version, la tradition orale, de mère, tante, sœur, en fille. Comme pour la propreté des enfants avant les couches jetables (Procter & Gamble est aussi proriétaire de Pamper’s) et les couches lavables et emmaillotages de certaines époques, c’est « l’hygiène naturelle infantile » qui était pratiquée. Des méthodes traditionnelles qui n’ont peut-être pas de nom tant elles étaient ancrées et évidentes.

Pour l’hygiène du bébé, on manque aussi de textes. Y-a-t-il un auteur, ou rare auteure, qui aurait consacré ses écrits à la manière dont les parents portent l’enfant, dès ses premières semaines, au-dessus de l’herbe ou au-dessus d’un pot, puis près d’une fontaine pour le rincer directement après ses besoins ? C’est encore aujourd’hui la pratique quotidienne de pays ou régions non industrialisés, des pratiques familiales, orales, traditionnelles, gratuites et plus hygiéniques. Des pratiques propres, économes en temps et en ressources sont capitales dans des régions, ou à durant les époques, où l’on produit ce que l’on consomme, ou aucune machine ou travailleur à bas prix ne travaille dans l’ombre.

Parallèles entre 2 pratiques naturelles, gratuites, efficaces et presque oubliées en Occident

Comme les règles naturelles, où l’on évacue directement le sang dans les toilettes et où l’on se lave directement, l’hygiène infantile naturelle est plus propre car on lave l’enfant tout de suite après ses besoins et on ne l’habitue pas à être mouillé ou souillé par son propre pipi ou caca durant des heures. Plus doux car l’enfant évite des irritations cutanées, plus autonomisant car il est propre plus vite (avant 2 ans, il sait aller sur le pot tout seul et ne fait souvent plus pipi au lit la nuit, contrairement aux enfants élevés avec des couches) et il peut souvent marcher plus vite car il n’est pas gêné dans ses mouvements par les couches. C’est aussi moins de travail pour les parents, notamment pour les femmes et les hommes qui prennent en charge l’enfant (plus besoin de changer le bébé plusieurs fois par jour, d’acheter et de jeter ou laver ses couches, des gérer des irritations, enfin la période d’apprentissage de la propreté est plus courte et sans combat). C’est moins de larmes pour l’enfant (sans irritations, sans contradiction entre une ignorance de ses selles durant 2 ans puis l’obligation d’aller sur le pot)[1].

Pour l’hygiène menstruelle naturelle (je tiens peut-être un nouveau nom !) comme l’hygiène infantile naturelle, les tissus (couches lavables, serviettes lavables, culottes menstruelles) sont des appuis utiles, notamment pour les déplacements en ville ou en voiture si l’on n’a pas accès à des toilettes. Il n’y pas de doute que les tissus aient été utilisés de cette manière au départ, en parallèle à l’apprentissage de la continence. Les couches lavables sont une charge de travail lorsqu’on les utilise sans continence, car cela fait 100% des pipis et caca à nettoyer, et il y a en a beaucoup. Lorsque 80-90% des pipis et cacas vont aux toilettes ou ailleurs, les protections textiles sont un appoint très pratique. Il en va de même lors des menstruations, laver ses culottes et serviettes menstruelles est une charge[2], mais celle-ci se réduit si l’on va plus souvent aux toilettes pour évacuer le sang (c’est d’ailleurs pour éviter de devoir laver leurs protections que certaines femmes découvrent leur capacité de perception et de continence menstruelle). Pour améliorer sa propre technique, les protections d’appoint doivent être externes, pas de cup ni de tampons, si l’on veut pouvoir sentir ce qui se passe.

En effet, une des clés pour l’hygiène des enfants est la même pour les règles naturelles : c’est la perception. Avec des couches on ne voit pas quand l’enfant fait pipi ou caca, on le sent parfois, on le devine aussi parfois. Sans couches, ou avec des pontalons dont le bas est ouvert[3], on peut enfin voir ce qui se passe vraiment, on affine la connaissance de son bébé : on reconnaît ses habitudes : pipi ou caca après le repas ou au réveil, agitation, concentration, bruit ou grimace avant un caca,…ce qui permet de le porter au-dessus du pot, des toilettes ou d’un évier au cas où. Tout logiquement. Peu à peu, toute la famille reconnaît les moments, et s’il y a quelques accidents ou changements de signaux, cela fait partie de l’apprentissage.

Pour les règles, c’est similaire, sans protection interne, on sent ce qui se passe à l’intérieur. On finit par reconnaître les sensations qui nous informent qu’il y a du sang à évacuer aux toilettes. Comme pour le pipi et le caca, le sang des règles ne s’écoule pas tout le temps, mais par périodes. Aller aux toilettes toutes les heures, notamment au réveil, la nuit ou le matin, pour s’habituer avant de vraiment sentir, permet de démarrer. Comme pour le bébé, qu’on peut mettre au-dessus du pot le matin ou après chaque repas pour démarrer l’aventure.

Une 3e correspondance est l’autonomie et l’accroissement des capacités. Les assistances, en nous « facilitant la vie », nous rendent en fait dépendants et passifs. Pour une femme qui repose sur des protections et ne sent pas le moment d’aller aux toilettes, comme pour les parents et leur bébé qui reposent sur des protections. Le parent n’a pas moyen de savoir quand son enfant a besoin d’évacuer et le bébé fini par ignorer lui-même ce besoin. Pourtant, lorsque l’écoute et l’observation peuvent se développer, le bébé communique très tôt à ses parents le besoin d’évacuer, tout simplement car il n’aime pas être mouillé ou souillé et car il remarque que lorsqu’il fait un cri ou autre (comme un signe ou un bruit répété par les parents à l’enfant) il est compris et porté sur le pot. C’est pour les parents et l’enfant, la première communication qui s’installe, et c’est une source de joie de pouvoir communiquer si tôt avec son bébé. Les couches sont ainsi aussi une barrière à ce premier lien de confiance et de communication qui s’installe naturellement.

Formation ou précarité ?

Privés de nos capacités à sentir, à voir, à savoir ce qui se passe et quand, on devient peu à peu dépendant des protections, et dans cette situation, une femme sans protection, ou des parents sans couches, c’est le drame ! Pour une femme ou des parents qui ne considèrent pas que tout pipi ou caca ou sang va aller dans les protections, l’absence de ces protections est une situation connue et à laquelle on sait répondre facilement.

On parle aujourd’hui de « précarité menstruelle », pour décrire le fait que les protections jetables coûtent cher durant la vie d’une femme et qu’oublier ses protections à la maison peut être un calvaire. C’est bien vrai. Des politiques bien pensantes proposent alors de leur financer ces protections produites par des firmes. Ma conclusion logique est tout autre, vous l’aurez peut-être deviné: la « précarité menstruelle » c’est pour moi la dépendance envers ces produits jetables, polluants, pas éthiques, dangereux (certaines femmes meurent ou sont amputées après un choc toxique dû aux tapons dits hygiéniques) et chers.

Pour combattre cette vraie précarité menstruelle, plutôt que de perpétuer cette situation en signant des contrats juteux avec P&G et autres firmes qui l’on créé, il faut proposer des alternatives à cette dépendance.

Il s’agirait d’offrir des connaissances solides, de l’autonomie aux femmes qui le souhaitent en :

  • proposant des formations et des ateliers pour découvrir l’hygiène menstruelle naturelle.
  • distribuer des protections lavables
  • et/ou mieux : proposer des ateliers pour apprendre à les fabriquer
  • rendre les toilettes plus accessibles en ville
  • et un pas de plus (c’est cadeau, puisqu’ici on rêve un peu) : adapter les toilettes pour l’hygiène intime en les équipant d’une douchette W-C[4].

Offrir des mooncup (protection interne, réservoir en silicone à vider et laver quelques fois par jour) serait un moindre mal, par rapport à l’impact écologique, mais ne permet pas d’autonomiser les utilisatrices comme avec les protections externes qui permettent de percevoir les sensations menstruelles.

En ce qui concerne les toilettes, ces adaptations peuvent aussi inclure les besoins des parents et de leur bébé pour l’hygiène naturelle infantile : un bidet ou petit bain avec une douchette pour laver les fesses de bébé, peuvent cohabiter avec la table à langer (qui pourrait devenir obsolète si on n’a plus besoin de couches, encore qu’en sortie les couches lavables peuvent être utiles). Des crèches où les collaborateur-ices sont formé-es pour l’hygiène naturelle infantile permettrait au familles pratiquant cette méthode de pouvoir la continuer sans que leur enfant régresse dans son apprentissage à cause des couches automatiques actuelles dans ces lieux.

Le dernier cri d’un géant qui tombe

Face au succès grandissant des protections intimes lavables et réutilisables et à la révolution de la continence menstruelle qui, je l’espère, prendra place, c’est à de se demander si ce ne sont pas les producteurs de protections jetables qui, sous couvert de féminisme social, lancent ces initiatives de « gratuité ». Ne nous méprenons pas, ce n’est pas gratuit, ce sont des contrats de plusieurs millions et c’est payé par nos impôts. De plus, en prenant les jeunes filles dès leurs premières règles (distribution « gratuite » à l’école) ces firmes ont plus de chance de fidéliser des consommatrices pour la vie, ce qui coûtera à ces filles plus cher en protections jetables sur le reste de leur vie une fois sorties de l’école, à moins que ces produits deviennent « gratuits » partout.

Qui sait, peut-être que bientôt, de nouvelles initiatives sociales « pour les parents et leurs bébés », « contre la précarité des bébés sans couches », fleuriront et ouvriront à Pamper’s la voie royale pour écraser ses nouveaux concurrents (qui ont déjà 5% de part de marché à Genève par exemple : services locaux de lavage de couches et productions locales de couches textiles, ateliers d’hygiène infantile naturelle. Les produits industriels (à ne pas confondre avec un droit ou une nécessité puisqu’il existe d’autres produits et méthodes), tampons, serviettes et couches jetables, dont l’élimination des déchets est déjà financée par les collectivités, pourraient grâce à des campagnes politiques, être achetés par l’Etat et distribués gratuitement partout ou être remboursés par l’assurance maladie. Ce qui au final, reviendrait au même pour Procter & Gamble et ses pairs, tant que l’argent rentre, les affaires tournent et ils pourront ainsi continuer de vendre leur vision obsolète d’un monde rempli de déchets qu’ils n’ont pas à gérer et où les femmes et les parents sont dépendants d’une industrie pour leurs besoins les plus intimes et les plus naturels.

L’autre voie proposée est de financer des solutions écologiques, respectueuses de l’enfant et du corps des femmes (je rappellerai jusqu’au bout car cela ne semble pas être pris au sérieux : des femmes meurent ou sont amputées en utilisant des tampons, sans parler des diverses infections, fièvres et autres problèmes de santé), ces autres méthodes favorisent l’autonomie, l’auto production, les artisans locaux les services de proximité, ainsi que l’éducation à travers des ateliers.

Prendre cette voie apporte beaucoup de progrès social car c’est aussi favoriser les discussions, l’entraide, car qui dit ateliers parents, enfants, femmes, dit rencontres, partages d’expérience, soutien, c’est une porte qui s’ouvre vers des discussions et des soutiens face à d’autres questions importantes touchant la vie des jeunes parents et des jeunes filles. Pour les jeunes filles : sexualité, consentement, rapport à son corps d’adolescente qui change, stéréotypes féminins, confiance en soi, violences, harcèlement, contraception naturelle (un autre gros dossier à traiter dans un article).

Bien plus riche en perspectives que de se retrouver ado seule devant un distributeur à tampon ou serviettes, estampillé « avec le soutien du canton de Vaud, de Genève, du Jura, de Fribourg »[5], et personne à qui parler de problèmes intimes.

Il reste les vidéos d’influenceurs sur Youtube, la pub, les clips vidéos, autant de médias pour comprendre et se défendre contre le harcèlement, les insultes, pour vaincre ses peurs, pour apprendre à être une femme bien épilée ou insoumise, un-e trans libéré, un homme fort ou plutôt sensible, un gay accompli, une lesbienne émancipée, un-e bi assumé-e, un-e anti-sexe tranquille, un-e LGBTQ épanoui-e, et j’en passe, bref, pour en plus de choisir son orientation sexuelle, choisir son genre et son sexe ! (et oui, ce sont les questions qui se posent aujourd’hui dans la cour de récré), pour dire non à la drogue, pour arrêter de boire, pour vaincre le stress, la dépression, pour éviter de se suicide, pour cesser son addiction au porno, pour renoncer à agresser sexuellement les filles, pour pouvoir identifier et parler de violence de couple ou familiale. Pour tous ces moments de vie, ces questions, ces défis actuels, à défaut d’offrir des ateliers, des discussions, des compétences, on trouvera bien des objets ou des produits à mettre dans des distributeurs ?


[1] Le Dr Braselton a soutenu contre l’expérience que les enfants ne pouvaient retenir leurs selles et pipi avant 2 ans, et a fait une pub pour Procter & Gamble, c’est la théorie infondée de ce Dr qui est encore utilisée aujourd’hui dans les centres familiaux.

[2] La charge est moindre par rapport aux couches, car cela ne sent pas mauvais comme le caca et ce ne sont « que » 65 jours par an environ, ça fait quand même 300 de plus pour bébé.

[3] Avec un pantalon ouvert (comme en Chine) ou cul nu pour voir quand il fait pipi ou caca. En cas d’accident le pipi ou caca sont sur le sol, facile à nettoyer, plutôt que dans ses vêtements (si l’enfant est cul nul sur le tapis persan, ou un joli canapé ou autre, il vaut mieux mettre une nappe en plastique ou autre protection que l’on peut nettoyer d’un coup d’éponge).

[4] La douchette est un petit jet d’eau relié aux toilettes. C’est un outil fort appréciable pour se laver durant les règles, mais aussi couramment utilisé dans le monde en lieu et place du PQ, autre produit irritant, polluant, méthode de nettoyage à sec peu hygiénique et nous rendant dépendants (au risque de vous étonner, Procter & Gamble en produit, mais ce n’est pas le seul).

[5] Et qui sait, peut-être un logo de l’UBS, Credit Suisse ou de Philip Morris, toujours preneur d’occasions de redorer leurs blason, et pourquoi pas de Procter & Gamble ou autres, qui feront une petite offre sur leurs prix contre un peu de pub.